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  Le joueur de GO

13/01/2019


 

Le joueur de Go

Dans son petit apartment de vingt mètres carré, Hishuro Suramita se hâtait de préparer ses valises. 

Dans un murmure déplaisant, les rumeurs de Tokyo arrivaient jusqu'à ses oreilles.

Soudain, un brusque claquement de porte puis.

-Maître, dépêchez-vous, il est temps de partir!

Le jeune Himino, son élève et fidèle accompagnateur venait de pénétrer dans sa petite chambre.

-Oui, j’arrive ! Répliqua Hishuro.

Monsieur Suramita est le maître incontesté du jeu de Go, invaincu depuis plus de trois ans contre tous ses adversaires humains, il régnait sur ce monde où l'imagination, la stratégie et la concentration étaient de rigueur. Il avait été particulièrement blessé de perdre contre ce programme informatique, mais il s’était fait une raison, les limites intellectuelles de l’homme ne pouvaient plus lutter contre l’intelligence artificielle.

Neuvième dan professionnel, il avait été invité par la fédération française de Go pour promouvoir ce superbe jeu dans l'hexagone. Il devait se rendre à Divonne-les-bains pour une rencontre amicale avec comme opposant le meilleur Français. Ceci ne l'enchantait guère, il détestait rencontrer des "petits joueurs," préférant se confronter à des compétiteurs de son niveau.

-Un cinquième dan amateur ! Je vais m'ennuyer à mourir !

Mais la somme rondelette de trente mille Euros qu'on lui avait proposée avait été déterminante pour sa décision.

Après une course effrénée pour rejoindre l'aéroport, notre champion suivi de son jeune disciple, s'engouffrèrent in extremis dans le Boeing 747 qui n'attendait plus qu'eux.

En route pour Genève.

Tout le personnel de l'avion était aux petits soins avec lui. Considéré comme un dieu au Japon, il jouissait d'un statut et d'une notoriété qu'aucun champion de Go n'avait jusqu'à présent atteint.

Assis à côté de lui, Himino lui contait le profil de son adversaire.

-Maître, cet homme est certainement un opposant bien modeste pour vous. Mais, à mon avis, il faudra se méfier de lui. Il a facilement écrasé tous ses adversaires durant les championnats européens, même Tsinumi Akato ancien huitième dan professionnel qui avait, il y a dix ans choisi la nationalité allemande a fait bien pâle figure devant ce joueur ! J'ai analysé quelques-unes de ses parties. Pour vous donner mon impression, j'ai le sentiment qu'il n'utilise pas la totalité de son potentiel durant tous ses matchs, un peu comme s'il ressentait de la pitié pour son adversaire.

Hishuro, haussa des sourcils. Lui aussi pulvérisait ses adversaires. Et de plus, ils sont d'un bien plus fort calibre que ce Tsinumi, l'apatride.

-Mon petit. Je ne pense vraiment pas que ce Paul... Comment ?

-Paul Gature!

-Que ce Paul Gature a la moindre chance contre moi, peut être tiendra-t-il jusqu'au cinquantièmes coups, mais certainement pas plus loin ! De toute façon je ne m'intéresse jamais aux parties de mes adversaires. C'est l'opposant qui crée le fil du jeu...

Himino, comprit qu'il valait mieux qu'il se taise. Il se plongea dans un bouquin contant la vie de Benjamin Franklin...

Le long voyage jusqu'à Genève se poursuivit dans un silence partagé.

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Paul Gature, tournait en rond. Le tournoi allait bientôt commencer et il était fou de trac. Rencontrer ce grand champion, ce virtuose de l'intellect. Il n’avait envie que d'une seule chose, en finir au plus vite avec ce tournoi. Il se serait bien désisté, mais son besoin perpétuel d'argent lui avait dicté sa présence.

Paul, petit homme intelligent était continuellement fauché, ses revenus bien que tout à fait raisonnables ne semblaient jamais lui suffire. A peine avait-il touché sa paye qu'elle était dépensée en femmes, boissons et fêtes en tous genres. Il vivait depuis quelques années du jeu de Go, donnant des cours dans tous les grands clubs européens et écrivant des livres sur le sujet. Les revenus des tournois qu'il ne manquait jamais de remporter agrémentaient également l'ordinaire.

On lui avait offert la coquète somme de dix mille Euros pour rencontrer l'honorable Hishuro.

-Je vais me faire balayer, c’est certain ! Murmura-t-il...  

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La rencontre tant attendue devait commencer sur le coup des seize heures. Tout le gratin des meilleurs joueurs européens étaient présents pour assister à cette rencontre, ainsi que les meilleurs analystes venant tout droit de Corée.
Personne ne se faisait la moindre illusion. Paul allait recevoir sans aucun doute, une bonne correction.  

Hishuro arriva au dernier moment, serra la main de son opposant en lui lançant un petit sourire narquois. Salua la foule et écouta tranquillement la présentation élogieuse que le présentateur fit de lui.

-Le niveau des joueurs asiatiques n'est pas comparable au notre ! Commenta une personne dans l'assistance.

La partie commença enfin !

Comme prévue, elle fût bâclée en moins d'une heure. Quarante-huit coups avaient suffi pour anéantir les espoirs inavoués de l'assistance.

-J'ai perdu tous mes moyens ! Commenta Paul.

-Reposes-toi, lui suggéra le président de la Fédération française. Tu feras mieux demain !

La journée se termina par un cocktail, dans la magnifique salle de restaurant qui jouxtait le lieu de compétition. De nombreux ballons aux couleurs chamarrées égaillaient les locaux et un magnifique buffet attendait les invités. C'est vers minuit que la fête se termina.  

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Le lendemain vers quatorze heures, débuta la seconde partie. Hishuro n'avait même pas daigné serrer la main à son adversaire. Il lui avait simplement jeté un petit regard hautain, un rictus affiché sur le coin de ses lèvres.

La partie démarra sur les chapeaux de roues. On voyait bien que Paul, malgré toute sa bonne volonté, ne faisait pas le poids devant cet adversaire impérial. Pourtant au trente septième coups, Paul posa son pion sur le côté droit du Go ban (le damier du jeu), à l'emplacement     D - 9.

Le Japonais, sembla quelques instant, perplexe devant cette audace. Puis affichant un large sourire, il ignora ce coup incongru.

Et bien c'était une grave erreur. Il s'en rendit compte une demi-heure plus tard. 

Paul ne put s'empêcher un soupir de soulagement. La foule des spectateurs dans l'expectative comprit que l'incroyable venait de se passer !

 Monsieur Hishiro se leva de son siège, salua son adversaire et quitta la salle sans un mot.

Un tonnerre d'applaudissement s'en suivit.

-Paul tu as gagné la deuxième manche, tu l'as écrasé !  

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Dans la chambre du maître japonais, la tristesse était de mise.
-Maître, je vous avais prévenu. Il est très fort.
-Mais, tu as vu ce qu'il a fait. Incroyable, le coup était imparable. Cet homme va me battre. Il est doué d'un sens du jeu et d'une imagination qui me dépasse. Il s'écroula en pleurs.
Himino n'avait jamais vu son mentor dans une telle détresse.
-Ne soyez pas si abattu, vous n'avez perdu qu'une partie. Demain vous l'emporterez durant la belle !
-Mais tu n'as rien compris, cet homme me surclasse. Je n'ai jamais vu ça !
L'analyse du déroulement de la partie confirma les dires de Hishiro. La possibilité de vaincre ce Français semblait très mince.
-Le déshonneur restera à jamais posé sur mes épaules ! ajouta-t-il
Himino, se plongea dans une profonde réflexion et murmura.
-Je ne vois qu'une solution... Mais comment puis-je la réaliser ?
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Les grondements de tonnerre et l'orage avaient régné toute la nuit
Au petit matin, les deux asiatiques se retrouvèrent devant un petit déjeuner qu'ils aimaient copieux. Tous deux montraient une mine défaite.
-Maître ! Avez-vous bien dormi.
Le visage fermé de Hishiro fut sa seule réponse.
-Aujourd'hui, comme il n'y a pas de compétition, l'ambassadeur du Japon nous offre les services de son chauffeur pour nous faire visiter les environs !
Hishiro refusa la proposition.
-Je préfère rester dans ma chambre pour méditer ! S’exclame-t-il . Mais toi, profites de l'invitation...
Himino ne se fit pas prier. Il se pointa donc seul devant la porte d'entrée de l'Hôtel du Golf, où, une splendide Mercedes l'attendait.
La voiture prit son essor.
-Quelle nuit difficile, ses gros orages sont-ils habituels dans la région ? Demanda-t-il au chauffeur.
-C'est fréquent au mois d'août ! Les montagnes arrêtent les nuages et vers vingt-trois heures le ciel se déchaîne. Cette situation météorologique devrait continuer jusqu'en fin de semaine !
Son guide l'emmena directement en suite pour une visite complète de Genève. La journée se déroula sous un soleil resplendissant.
-Trente-deux degrés à l'ombre ! Fit remarquer le conducteur.
Himino s'émerveilla devant le Jet d'eau, photographia l'horloge fleurie et visita la vieille ville. Seul une petite heure fut épargnée pour accomplir quelques emplettes en ville.
-Avant de rentrer ! Dit-il, j'aimerais faire une petite balade sur les hauteurs de Divonne.
-A vos ordres ! Répondit le conducteur qui s'appliqua à longer le jura.
Ils retrouvèrent la ville thermale par les routes de campagnes. Passèrent devant le camping municipal pour enfin retrouver, vers 20 heures l'Hôtel du Casino.
Arrivé à destination. Notre ami, se dirigea immédiatement vers une cabine téléphonique. Sur le bottin il y trouva facilement le nom de Paul Gature.
-Allô ! Monsieur Gature.
-Oui, c'est lui-même à l'appareil.
-Je suis l'élève de Maître Hishiro. Il aimerait vous rencontrer discrètement ce soir.
-Pour quelle raison ?
-Il est prêt à vous offrir une très forte somme si vous le laissez gagner demain !
-Combien, demanda Paul la voix étonnée.
-Trois cent mille Francs
-Trois cent mille Francs ! Répéta Paul ébahi. Où ça, à quelle heure !
-Sur la petite route menant au camping. Sous le petit abri bus en bois !
-L'abri bus ? Bon d'accord !
-Venez nous rejoindre là-bas, discrètement, à vingt-trois heures précise. Nous vous attendrons avec l'argent !
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-Où avais-tu disparu ? Demande Hishiro à son élève. Il est dix heures passées, je m'inquiétais.
-Maître, l'ambassadeur avait réservé une table dans un restaurant de Genève et il ne m'a pas donné l'occasion de vous avertir.
Puis il raconta sa journée...
Son interlocuteur ne s'intéressa guère à ses propos.
-Allons , nous coucher une terrible journée m'attend demain!
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Paul arriva au lieu de rendez-vous avec un petit quart d'heure d'avance. Il gara sa voiture sur le bord de la route et se dirigea sous l'arrêt bus qui trônait solitaire, adossé à un vieil arbre. Il faisait nuit noire, de gros nuages noirs couvraient le ciel et les premiers grondements de tonnerre se faisaient entendre.
-Pas très gai ici ! pensa-t-il
L'attente n'était pas le point fort de notre homme. Depuis maintenant vingt minutes il poirotait assis sur le petit banc qui était planté sous l'abri.
Puis, soudain, un énorme craquement résonna dans le ciel. La foudre, comme guidée par une main céleste s'abattit directement sur le refuge qui abritait Paul.
Il n'eut même pas le temps de pousser un cri.
Il gisait maintenant allongé sur le sol. Son corps déformé par la décharge, dégageait quelques fumeroles nauséabondes. C'est ainsi qu'il rendit son dernier souffle. 
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Le lendemain, la terrible nouvelle s'était répandue dans l'assemblée. L'accident bête, incroyable! Le corps de Paul avait été retrouvé en très mauvais état. Il semblait qu'un éclair l'avait traversé après avoir à moitié décapité un arbre et détruit le petit refuge où il se trouvait.
L'inspecteur Puppa était dans la salle du tournoi quand cette triste nouvelle fut communiquée. Un soupir d'effroi s'échappa de l'assistance.
Puppa était joueur de Go à ses heures. Aujourd'hui il avait pris une journée de congé pour venir admirer en direct cette partie de champion qui s'annonçait passionnante.
-C'est dommage, lui susurra son copain. Je suis certain que le Jap. se serait fait pulvériser !
Puppa s'étonna de cette réflexion.
-Une mort bien opportune ! Se dit-il au plus profond de lui-même.
Ces circonstances incroyables déclenchaient en lui une multitude d'interrogations. Et si, autre chose l'avait tué ? Il avait eu vent de la brillante victoire du défunt et son sens de la suspicion lui soumettait l'évidence d'un mobile de crime. Il fallait qu'il en ait le cœur net...
-Serait-il possible de rencontrer Maître Hishiro! J'aimerai obtenir de lui un autographe ! Expliqua-t-il au président du tournoi qu'il connaissait de longue date.
-Il n'y a aucun problème, cher inspecteur Puppa, j'appelle sa chambre pour voir s'il peut vous recevoir !
Quelques instants plus tard, il se retrouvait dans la chambrée de Hishiro.
-Excusez-moi maître de vous importuner, je suis un de vos fervents admirateurs !
Dans la main de l'inspecteur, se tenait un petit bouquin qu'Hishiro reconnu comme étant l'un de ses "Masters class". 
Hishiro lui adressa un pâle sourire, sortit un stylo de sa poche et s'exécuta.
Pendant ce temps, Puppa en profita pour discrètement observer les lieux.
Dans un coin de la pièce, le jeune élève semblait plongé dans la lecture d'un bouquin et ne prêtait aucun intérêt en sa présence. Sur la table un Go ban (l'échiquier du Go) montrait une partie en cours, à ses côtés, une petite bouteille de saké à moitié entamée tenait compagnie à deux verres d'une couleur bien étrange. Une vague odeur de cigarette empestait l'atmosphère. Cette pièce, somme toute bien banale, respirait un parfum de mystère. Le maître était vêtu d'un ample Kimono noir encerclé d'une ceinture couleur or.
 Il semblait bien fatigué. Observa notre vigilant policier.
Il avait compris, ou du moins ressenti, que le décès de Paul Vatime avait marqué le champion d'une façon qu'il avait de la peine à concevoir.
Sur le lit, une valise grande ouverte laissait entrevoir la frugalité de sa garde-robe.
Notre inspecteur se plongea dans une profonde réflexion.
-Cet homme aurait-il pu commettre un crime ?  Non !
Puis un détail qui lui avait en premier lieu échappé, résonna soudain dans son esprit.
Hishiro, le regarda d'un œil sévère.
-Puis-je faire encore quelque chose pour vous, il est temps pour moi de préparer mon départ ! Dit-il avec un fort accent japonais.
Puppa, semblait toujours perdu dans ses songes. Puis il leva la tête, le regarda droit dans les yeux et répondit.
-J'ai bien peur que vous soyez obligé de rester quelques jours de plus dans notre beau pays...
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-Il va créer un incident diplomatique ! Non, mais, il est devenu fou !
Adrien Potard, le chef de la police scientifique du Pays de Gex était furieux. Il venait de recevoir un coup de téléphone du Quai d'Orsay lui intimant sérieusement de s'occuper rapidement de son inspecteur trop zélé.
-Où est Puppa ? Il va m’entendre ! Qu'est-ce qu'il a encore découvert ce farfelu ?
L'inspecteur Purbon n'en savait fichtre rien, comme d'habitude Ernest ne lui avait rien révélé.
-Je dois aller vérifier quelque chose ! Lui avait-il dit en empruntant la voiture de service. Depuis aucune nouvelle.
Des pneus crissèrent dans la cour , puis quelques instants plus tard, Puppa entra en trombe dans le bâtiment.
Avant même qu'il est eu le temps d'ouvrir la bouche, il se prenait une bonne savonnée de son supérieur. Il est exact que ses affirmations d'assassinat de Gature semblaient bien légères. Il semblait évident que la mort était due à un malencontreux accident.
Puppa n'aimait guère son patron. Il le regardait présentement avec des yeux étonnés. Cet homme corpulent d'un mètre quatre-vingt, aux cheveux noirs gominés, à la voix puissante, ne lui imposait aucun respect. Peut-être même une sorte de dégoût. Il le savait, cette répugnance était partagée. Monsieur Potard ressentait une sorte de jalousie à son égard, Puppa s'en était rendu compte tout au long des enquêtes qu'il avait jusqu'à présent résolues avec brio. Les félicitations du bout des lèvres, le regard détourné d'Adrien dénotaient une animosité incongrue.
Pour Puppa, s'en était trop. Les propos de Potard ne lui convenaient nullement.
-Taisez-vous ! Dit-il furieux.
Le ton inhabituel qu'il venait d'employer, coupa net les réprimandes proférer à son égard.
-Ecoutez-moi ! Continua t'il. La présence de Garure dans cet abris bus en pleine nuit d'orage ne vous semble-t-elle suspect ?
-Non ! Il voulait se rendre quelque part ou il y avait fixé un de ses rendez-vous galant !
-Vous plaisantez j’espère ! Tout d'abord aucun transport en commun ne fait des navettes à cet endroit aussi tard dans la nuit. Cependant pour le rencard ! Vous avez mis le doigt sur la raison de sa présence en ce lieu désert. Et bien oui il attendait quelqu'un !
Puis Puppa arrêta brutalement ses explications.
-Et alors ! Repris Purbon qui avait assisté à l'engueulade.
-Vous attendrez ce soir pour le savoir ! Puppa partit précipitamment de la pièce devant son chef sidéré par son audace et son impolitesse...



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